Jérémy Ferrari : Faisons comprendre aux élèves que l’échec est formateur

Pour ce nouvel épisode de Quand j’étais à l’école, nous avons voulu rencontrer Jérémy Ferrari parce que nous aimons son travail et que nous sommes originaires du même quartier, celui de Manchester à Charleville-Mézières. Au terme de cet entretien, on s’est aperçu que nous avions d’autres points communs, notamment une relation compliquée avec l’école. Interview d’un artiste généreux.

Crédit photo : Renaud Corlouer

Le livret scolaire de Jérémy Ferrari

  • Brevet des collèges

Jérémy, sur scène on vous connaît impertinent et sautant de long en large sur le plateau. A l’école primaire, étiez-vous déjà le déconneur de la classe ?
Pas du tout. J’étais plutôt introverti, planqué à côté du radiateur. Je n’étais pas du genre à lancer des vannes et à faire marrer les copains. En revanche, je perdais toute inhibition dans la cour de récréation lorsqu’il fallait défendre les filles. Quand les garçons allaient sous le pont de singe pour regarder les culottes des copines, je prenais un bâton et je les chassais. Je m’étais donné un rôle de justicier, une attitude me permettait d’exister dans la classe. J’étais un garçon qui ressentait une insécurité permanente, et le fait de représenter la sécurité pour les autres me rassurait.

Et en ce qui concerne les résultats scolaires, vous étiez un bon élève ?
Au début de ma scolarité, oui. Tout me paraissait d’une simplicité déconcertante. En CM1, ça a commencé à se dégrader. Je faisais le grand écart entre des notes excellentes ou d’autres très mauvaises. Mes résultats étaient tellement en dents de scie que mes profs se demandaient si j’avais des problèmes à la maison. En CM2, je n’aimais pas ma maîtresse, et je ne comprenais pas pourquoi on me faisait apprendre un théorème dont je me foutais complètement. C’est à partir de ce moment que ma relation avec l’école s’est compliquée.

 Ça ne s’est pas arrangé au collège ?
Je n’étais pas un voyou au collège, mais je n’aspirais qu’à une chose : rester dans mon coin et qu’on ne vienne pas m’emmerder. Je n’étais pas un bon élève. Tout ce que je voulais, c’était disparaître. J’ai essayé jusqu’en quatrième d’avoir de bons résultats, mais je n’y arrivais pas. On dit souvent des mauvais élèves qu’ils le font exprès, mais ce n’est pas toujours le cas. J’avais l’impression que mon cerveau était incapable de faire ce que les professeurs me demandaient. Je suis à l’époque dans une spirale de l’échec scolaire, et je le vis très mal parce qu’en plus, on me renvoie constamment l’idée que je suis quelqu’un de bête.

 Avez-vous rencontré à cette période des enseignants qui ont su vous aider ?
J’ai eu des enseignants extraordinaires, hyper gentils, que ce soit au collège mais également dans le monde du théâtre. Mais franchement, pour d’autres, je me demande encore aujourd’hui pourquoi ils ont choisi ce métier… Je me souviens d’une professeure de physique qui m’appelait avec mépris « le clown ». J’étais un adolescent en souffrance et je ne comprenais pas pourquoi elle utilisait ce qualificatif blessant à mon égard. Un jour, j’ai pris tous les tubes à essai qui traînaient sur la paillasse, j’ai mélangé les liquides dans un récipient. Résultat : on a dû faire évacuer l’immeuble.

Crédit photo : Renaud Corlouer

Comment expliquez-vous avec le recul cet échec scolaire et ce rejet de l’école ?
Je pense qu’il y a d’une part une question d’estime de soi. J’attendais de mes professeurs qu’ils me comprennent, qu’ils me valorisent et qu’ils me donnent les clés pour pouvoir comprendre. Je sais aujourd’hui qu’intellectuellement, j’ai une manière d’apprendre qui m’est propre. Pour prendre un exemple de ma vie d’adulte, je suis allé récemment à New-York pendant un mois pour perfectionner mon anglais. Je prenais des cours tous les matins. Un jour, la formatrice nous a donné un exercice qui s’appelait le butterfly. En gros, il s’agit de cinq débuts de phrases à relier avec cinq fins de phrases. Tout le monde a terminé en deux minutes. Moi j’en ai mis 20, parce que je voulais dessiner un papillon en reliant les phrases avec ma règle. Et j’y suis arrivé, à la fois de manière géométrique pour former l’insecte mais aussi pour que mes associations aient un sens. En me voyant, la formatrice a flippé (rires). Dans la suite du stage, quand elle nous demandait de se mettre par deux pour travailler, personne ne voulait de moi. J’avais l’impression de me retrouver dans la cour de l’école quand j’étais choisi en dernier dans l’équipe de foot.

 Votre histoire avec l’école, c’est un roman… qui se termine en apothéose.
J’ai été exclu du collège en troisième. J’étais en cours de maths avec un professeur qui était extrêmement violent, autant verbalement que physiquement. Il avait des mots durs, blessants sur ses élèves. C’était le genre de prof qui rendait les copies de la meilleure à la moins bonne en nous humiliant publiquement. Un matin, il a rendu une évaluation à ma voisine en lui faisant remarquer que la médiocrité de sa note. C’était hyper cruel.  Je me suis rebellé et mon aventure dans ce collège s’est terminé ici.

Votre histoire avec l’école va se terminer en seconde.
J’étais au lycée Chanzy à Charleville-Mézières. Je n’aimais toujours pas l’école, même si j’avais des enseignants en option théâtre qui étaient bienveillants, qui me valorisaient et qui m’aidaient à prendre confiance. Nous avions comme accord avec mes parents que j’irai jusqu’au bac. En parallèle, je continuais mes cours de théâtre, je préparais mon premier one man et ça m’aidait à patienter. Mais un jour, en cours de français, le prof nous fait travailler sur la peine de mort. Son idée est de nous apprendre à donner notre avis. Je trouve l’idée vachement bien. Il nous donne un texte de Victor Hugo, qui est contre la peine de mort, et un autre écrit, complètement nul, mal rédigé, sans argument. Moi, je suis contre la peine de mort, mais je trouve que le cours de l’enseignant est biaisé. Il manipule ses élèves en proposant deux textes qui n’ont pas la même valeur, et qui nous contraint à penser d’une certaine manière. Ça m’énerve parce que le prof ne nous met pas en situation de déconstruire des idées mais juste de dire ce qu’il a envie d’entendre. C’est très grave d’annihiler comme ça la pensée des jeunes.

 Vous vous êtes rebellé ?
Oui. J’ai pris une feuille, un gros marqueur et j’ai écrit « Je suis contre la peine de mort », sans aucun autre argument. Je lui ai rendu ma feuille en disant : « Je voudrais 20 sur 20 puisque j’ai exactement mis ce que vous attendiez de moi ». Je le provoque parce que je suis en colère. Et à partir de ce moment-là, je refuse de venir en cours avec des feuilles et des stylos. Je suis devenu objecteur de conscience de l’Education nationale. Le lycée, ce n’était pas pour moi. Quelques semaines après, mes parents m’ont autorisé à abandonner l’école. C’est l’un des plus beaux jours de ma vie.

A presque 16 ans, vous arrivez à Paris. Vous enchaînez les petits boulots pour payer vos études au cours Florent, la location d’un théâtre où vous jouez votre One Man show devant 10 personnes. On ne peut pas raconter tout votre parcours, mais en résumé, aujourd’hui, à 33 ans, vous êtes acteur, auteur, scénariste, producteur et chef d’entreprises. Au regard de ce parcours scolaire compliqué, et en imaginant que vous deveniez Ministre de l’Education nationale demain, quelle est votre première réforme ?
Je ne crois pas que ce soit en mettant des drapeaux dans une salle de classe qu’on aidera les jeunes à se sentir heureux et fier d’être français. Il y a des actions plus intelligentes à mener, et en premier lieu, faire en sorte que l’enseignement proposé soit de qualité, avec des moyens. Et puis je casserais ce système qui consiste à protéger les jeunes de l’échec. Aujourd’hui, il y a beaucoup trop de talents qu’on tue dans l’œuf parce qu’on veut les empêcher de se planter. Il faut faire comprendre aux élèves que l’échec doit rimer avec courage et tentative. Il ne faut jamais empêcher quelqu’un de faire ce qu’il a envie de faire. Il faut juste le prévenir qu’il va devoir travailler beaucoup, redoubler d’efforts et se donner les moyens de réussir. Et si au bout il vit un échec, ce n’est pas grave. Il aura essayé et rebondira ailleurs.

Jérémy Ferrari est en double DVD. Nous sommes deux grands fans de l’humour impertinent et constructif de Jérémy Ferrari. On te recommande chaudement son double DVD, composé de l’excellent spectacle « Vends 2 pièces à Beyrouth » ainsi que du documentaire signé Thierry Colby « Jérémy Ferrari emporté par la fougue ». Un portrait de l’artiste qui fait écho à cet article et qui nous a beaucoup inspiré pour préparer cet entretien. En devant éditeur indépendant, Jérémy Ferrari propose ce double DVD au prix de 9,99€, disponible à la FNAC ou son site officiel.

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