Vendredi soir. Ton directeur d’école vient te voir :
– « Lundi, j’inscris un nouvel élève dans ta classe. Il arrivera mardi matin.
– Ça va m’en faire 29. Va falloir que je trouve de la place pour mettre une nouvelle table.
– A propos de table, il ne sait pas rester assis à sa place. D’après son ancienne enseignante, il est très agité et parfois violent.
– Alors, va falloir que je trouve de la place pour deux tables : une pour lui, et une pour son Auxiliaire de Vie Scolaire (A.V.S.)
– Une table ça suffira. Il n’a pas d’A.V.S. »

Mardi matin. Nolan arrive dans la classe. Il est calme. Il s’assoit à sa place. Tu le rassures. Il t’écoute. Tu demandes à la classe d’écrire la date dans le cahier du jour. Nolan écrit la date dans le cahier du jour. Tout se passe bien. Tu constates que ce nouvel élève n’est pas si terrible que ça, et tu profites de cette posture réflexive sur ta pratique professionnelle pour mesurer à quel point tu es certes bon pédagogue, mais aussi doué d’une autorité assumée mâtinée d’une bienveillance fort à propos.

Mardi midi. Accueil de 13h30. Zoé et Demba viennent te prévenir que Nolan a essayé d’étrangler Hugo avec la corde à sauter. Tu traverses la cour et tu comprends d’emblée que ton nouvel élève n’a pas du tout essayé d’étrangler Hugo avec la corde à sauter. Il a bel et bien étranglé Hugo avec la corde à sauter. Ta première réaction concerne bien évidemment la sécurité : tu espères vivement que cet incident s’est déroulé sur le temps périscolaire, ce qui t’évitera de nombreux soucis.

Mardi après-midi. Alors que tes élèves sont tous assis pour écouter l’histoire que tu t’apprêtes à leur raconter, Nolan marche à quatre pattes entre les tables en faisant le cri du cochon. Pas de doute, Nolan est un super-héros. Spider cochon ? Non, il se fait appeler Super Pénible, et son pouvoir, c’est qu’il peut faire chier n’importe qui, n’importe quand.

Mercredi matin. Pendant que Super Pénible essaie de mettre sa tête dans son cartable, tu cherches dans les tiroirs du bureau ton diplôme d’enseignant spécialisé. Damned : tu te souviens ne l’avoir jamais passé ce diplôme. Mais alors… que fait Nolan dans ta classe, et surtout, comment a-t-il fait s’enfoncer une trousse dans l’oreille ? Il faut agir, et vite. Tu appelles au secours Wonder Conseillère péda ASH pour qu’elle vienne t’aider. Mince, ça ne répond pas. Te voilà fait comme un rat. Tu essaies encore et encore. Ouf, une secrétaire te promet que Wonder ASH te rappellera très vite. Tu es déçu, très déçu. Tu aurais préféré qu’elle te rappelle dans « top mega super très vite », parce que « très vite » dans le langage fonction publique, ça veut dire dans deux jours.

Jeudi matin. Tu as réussi à capter l’attention de Nolan qui s’est pris de passion pour les marionnettes à doigts que tu utilises en anglais. Il aime bien. Il est en réussite, alors il s’intéresse. Malheureusement, il pousse des cris dès que tu veux arrêter pour faire des mathématiques. Alors, tu recommences ta séance d’anglais avec tes petites marionnettes Titta Djur achetées chez Ikea. Pendant trois heures. C’est long trois heures à chanter Hello, Good bye ! avec des animaux en tissu au bout des doigts.

Jeudi après-midi. Titta Djur 0 – Nolan 1. Les marionnettes ont abdiqué devant les pouvoir de Super Pénible, surtout la petite grenouille qui ressemble maintenant à un lézard séché. Te vient alors cette question : Nolan était si calme lundi matin. Était-ce la période qu’on appelle en politique l’état de grâce ?
– « C’est exactement ça, 
te répond ta collègue Noura qui te console à la récré, sauf qu’en politique ça dure 100 jours mais chez nous c’est seulement deux heures. Et puis dans une école, on appelle pas ça l’état de grâce, mais la fin des effets de la Ritaline ».

Vendredi matin. Victoire, Wonder ASH est dans ta classe pour observer Nolan et te donner des conseils. Elle a la solution : passer un contrat avec Nolan, qui recevra une jolie pastille rouge à chaque fois qu’il aura un comportement exemplaire. Tu t’exécutes, remets un premier jeton à Super Pénible parce qu’il n’a pas crié, et retournes voir Wonder ASH avec cette nouvelle question : « Que fait-on s’il mange les jetons ? »

Vendredi midi. Wonder ASH te fait part de son analyse après une heure d’entretien avec Nolan :
« C’est un enfant qui n’est pas entré dans les apprentissages, et qui a des troubles du comportement. »
Bon sang mais c’est bien sûr : c’est donc pour cette raison que Nolan ne lit pas et qu’il est violent dans la cour de récréation. Tout s’éclaire maintenant, et te voilà rassuré. Tu t’enquières donc auprès de Wonder ASH d’une solution pour venir en aide à Nolan.
« Une solution ? Il n’y a pas de solution pour le moment, mais je peux te donner un nouveau conseil… quelque chose qui fonctionne à merveille… »

Pendu aux lèvres de Wonder ASH, tu as hâte de connaître ce secret… Ta collègue ne se fait pas attendre. Avant de s’envoler dans sa 307 break, sa cape noire flottant au vent, elle te regarde fixement et annonce fièrement :
« Si Nolan est vraiment difficile, envoie-le chez un collègue ».

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10 COMMENTAIRES

  1. Que les enseignants soient tiraillés entrés exigences des programmes et réalités de terrain c’est une chose …. mais ce serait mieux de râler sur le manque de moyens plutôt que sur l’enfant difficile, dites vous bien que pour un enfant difficile dont les parents attendent qqch de vous, vous avez un certain nombre d’enfants plus faciles dont les parents vous considèrent comme une petite fonctionnaire de merde qui est bcp trop bien payée au regard de tous ses congés …. ça aussi c’est un stéréotype, je le sais, je le subis en tant que prof, … et en tant que parent d’enfant différent je n’ai pas besoin que vous en rajoutiez …
    Et concrètement on fait quoi ? Faites ce que vous pouvez avec humanité et en tant que professionnelle de l’éducation, renseignez-vous

  2. c’est pas drole 😒 Et pensez bien qu’on reverrez d’être zen si seulement les gens faisaient preuve de plus d’humanité. Il y a des sujets avec lesquels on ne peut pas rigoler, ce serait votre enfant vous seriez pas là à faire de l’humour et à dire qu’il faut rester zen.

  3. Humour, second degré, aide à prendre du recul vis à vis d’une situation professionnelle difficile. Je crois même que les personnels médicaux sont capables de se moquer de patients dans des situations catastrophiques. Effectivement ceux que ça ne fait pas rire sont sûrement enfermés dans une situation extrêmement difficile personnellement et n’ont donc pas la possibilité d’en rire. C’est aussi compréhensible. Parfois on ne peut pas se mettre à la place des autres. Dans un sens comme dans l’autre.

  4. Bizarre tous ces commentaires qui disent que les enseignants rejettent les enfants autistes et autres. Ce n’est pas ce que j’ai lu. Juste un enseignant qui ne sait pas quoi faire d’un enfant qui n’a aucune prise en charge spécifique malgré des troubles flagrants. Je lis aussi la détresse de cet enseignant qui ne demanderait pas mieux que d’avoir de l’aide pour s’adapter au mieux aux spécificités de ce Nolan… mais qui est abandonné par le système de l’éducation nationale qui dit que tout va bien quand ce n’est pas le cas.
    Les enfants autistes ou autres (comme vous dites), ce ne sont pas eux le problème. Tous les enseignants en sont d’accord. Le problème c’est de devoir gérer quelque chose qui nous est inconnu au milieu de 28 autres enfants !!! Et sans aide la plupart du temps. Et sans que le problème soit reconnu en général.
    Donc oui à l’inclusion, mais pas dans ces conditions là.
    Et les offusqués n’ont qu’à passer le concours de professeur des écoles. Nous sommes en manque cruel d’enseignants, c’est l’occasion de nous montrer que vous vous débrouillerez mieux que ces enseignants que vous méprisez.
    Et les parents d’enfants autistes, je ne vous jette pas la pierre mais invitez 25 enfants chez vous une après-midi (en plus du votre) et peut-être que vous accepterez alors que l’enseignant n’a rien contre votre enfant mais qu’il ne sait juste plus comment tout gérer en même temps.
    Et oui, je suis heureuse que mes propres enfants n’aient aucun trouble.

  5. Et c’est valable dans toutes les écoles ! J’accueille personnellement un autiste, une enfant très prématurée, un élève TDA, une élève déficiente mentale, une enfant qui ne peut pas parler car les parents refusent de la faire traiter médicalement, une enfant qui refuse de parler car il ne parle pas notre langue mais il est à l’école depuis 3 ans…, et j’en passe. Tous ces enfants sont dans ma classe, j’en ai 26 et deux niveaux d’apprentissage et en maternelle. Et vous, les papas et les mamans, vous dites qu’on fout rien dans la fonction publique ? Qu’on passe les mercredis après-midis à bosser, vous saviez ? Les parents nous disent : mais c’est vous les professionnels, vous gérez pas quand mon fils vous traite de grosse pute et qu’il a fait un doigt d’honneur à votre atsem ? Mais il n’a jamais entendu ça à la maison ! Pauvre chéri chéri : on est des profs, mais on vous voit à Macdo en train de chialer pour demander à votre petit chéri de mettre ses chaussures pour qu’on aille manger : vous dites que vous gérez ? Bravo ! On vous demande juste de dire à votre enfant que ce qu’il a fait c’est mal !!!! Alors, c’est nous, les profs, ceux qui foutent rien, qui travaillent le soir après avoir couché NOS gosses, après leur avoir fait faire les devoirs, après le conseil d’école ou le conseil des maîtres où on a parlé des parents qui se demandent pourquoi on ne fait rien pour les pique-nique de la cantine ? et j’en passe!
    Ma chérie, quand tu parleras des profs, tu te demanderas ce que tu ferais dans une classe avec au moins 5 gosses sur 26 qui ont un trouble, et tu te demanderas comment tu feras pour qu’ils fassent tous le programme car nous ce que nous voulons, c’est le meilleur, faire progresser les gosses, leur apprendre un peu de culture, gérer leur alimentation, leur langage et essayer désespérément de convaincre les parents d’aller faire un bilan orthophonique, et que c’est pas parce que tu t’en es sortie en ton temps que tes gosses s’en sortiront aussi. Même avec le concours, t’es seul dans ta classe quand il comprend rien ton gosse parce qu’il est pas dispo parce que Papa a tabassé Maman hier soir et qu’il a pas dormi parce qu’il avait peur qu’on lui fasse pareil. Alors, ma chérie, la prochaine fois que tu nous juges, tu te demanderas comment on fait pour supporter cette misère, comment on arrive à consoler ce gamin et comment on arrive à lui apprendre des choses, à la mettre en sécurité, à lui apprendre à voie le bon côté de ses propres parents. Notre boulot, c’est de l’aider à supporter sa chienne de vie, et ça, ma chérie, c’est grâce à nous. Et on se moque pas des gosses, parce que nous, au lieu de sortir à 17h de l’école parce que c’est la fin de l’école, on reste pour finir notre travail, faite le lien avec le périscolaire, appeler les rééducateurs, appeler les parents pour les gosses qui ont un suivi (et oui, ma chérie, tu savais pas, hein ?), et puis de fil en aiguille, après avoir passé 5 ou 6 coups de fils et envoyé plusieurs mails académiques, eh bien, il est 18h30. Où t’as vu ma chérie que tu bossais 1h30 en plus, payé zéro euro ? Et moi, je l’ai fait parce que je suis consciencieuse et toi, t’es avec ton gosse à la maison en train de nous juger alors que nous , nous avons cherché des solutions pour aider les gosses mal élevés et ceux qui ont cruellement besoin de notre aide. Chaque enfant est différent et on veut tellement bien faire qu’on s’use à la tâche.
    En période scolaire, je ne sors jamais la semaine et très rarement le week-end car si je me couche un peu tard, je suis trop fatiguée pour tenir la journée et parce que j’ai à cœur que mes élèves (pas mes gosses, pas ceux que j’ai sortis de mon ventre) apprennent quelque chose pour être complètement bienveillante et pédagogue. Alors, chère maman, la prochaine fois que tu liras un blog d’enseignant, tu réfléchiras à tout ce que l’on vit 5 jours que 7 et tu comprendras qu’en vacances, on remplit des livrets et des progressions et des enquêtes, et tu arrêteras de nous prendre pour des méchants parce que nous, nous prenons sur le temps de nos propres gosses pour gérer tes gosses à toi. Quant à moi, je ne fais plus jamais grève parce que ça rapporte aux inspecteurs une belle prime de fin d’année et que le gouvernement n’en a rien à faire de nos conditions de travail. On nous a rajouté un trajet aller-retour par semaine payé zéro, t’aurais accepté ça toi de ton employeur ? Et puis tu savais qu’on travaille 40′ gratos chaque jour d’école ? Parce que l’inspection nous oblige à être là 10 ‘ avant et après chaque demi-journée : t’accepterais ça dans ton boulot, ma chérie ? Alors au lieu de nous cracher dessus, passe le concours et on verra si la chérie elle y arrive !

    • Pas d’avis sur ce qui est dit dans ce pavé en général. Par contre, en ce qui concerne la fin, j’ai aussi un truc à te dire ma chérie : mais bien sûr que tu remplis les bulletins pendant tes vacances et tes we, et oh ma pauvre cocotte tu fais un aller-retour sans être défrayée et puis ouhlàlà ton employeur t’oblige à être là 10 mn avant et 10 mn après non mais Allo !!! Tu crois que ça se passe comment ma chérie dans les autres boulots, ceux qui ont pas la sûreté de l’emploi et où on bosse debout dans une usine par 10 degrés? Tu demandes qui accepterait ça, ben en faite beaucoup de monde parce que dans la plupart des boulots c’est comme ça. Faut juste être sacrément déconnectée comme toi ma chérie pour imaginer que tu fais un boulot + pénible que les parents que tu critiques. Si c’est si dur ton boulot avec tes 4 mois de vanaces et bien viens bosser dans ma boite où c’est horaires décalés et siège ejectable. Là, tu verras ce que c’est de vraiment bosser. Quand au concours excuse moi mais vu le niveau des profs et des instits je pense que c’est vraiment à la portée de bcp de monde

      • Viens passe le concour qu’on rigole un peu ! quand tu bosseras 60 heures par semaine, les weekend et les « vacances » pour moins de 1800€ par mois (*12) sans tickets resto, prime d’intéressement, de participation,… Et que tu subiras sans cesse l’avalange de conneries des ignorants, que tu seras en charges de 28 enfants 6 heures par jours je te redis 28 élèves pas 2 ou 3, on en reparle aà ce moment là ( j’ai fait plusieurs boulots, usine, distribution, banque rien n’est aussi dur que ce travail).

      • Mettre en avant les difficultés à exercer ce métier dans de bonnes conditions, pour soi-même et pour tous ces petits qu’on nous confie, n’est en rien incompatible avec la reconnaissance de la pénibilité, égale ou bien plus grande, d’autres métiers.
        Ce blog est une catharsis, où l’envers du décor, trop peu connu, est dévoilé. On en rit à défaut d’en pleurer quand le burn out nous guette (et qu’on rêve d’un travail qui commence et qui finisse), ou que le sentiment qu’on ne pourra jamais accomplir notre mission devient trop présent.
        Pendant que la petite guéguerre parents/profs continue et vous occupe, d’autres s’en frottent les mains, qui ont bien plus de 4 mois de vacances, et vendent les usines dans lesquelles vous vous gelez les fesses. Continuez donc à casser du prof : mais attention, la haine et la jalousie, ça file des ulcères…

  6. Je n’aurais pas mieux argumenté ! C’est la réalité aussi dure soit-elle.
    Ce que j’aimerais vraiment comprendre c’est le pourquoi de cette haine de certains pour le corps enseignant. Certes personne n’est parfait et les enseignants ne sont pas exclus mais très largement chacun d’entre nous a à coeur de faire son travail professionnellement à défaut de le faire avec passion.

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